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10 juillet 1989
Le calice jusqu'à l'Australie
Brad sortit le premier de l'eau, mais il creva. Nick qui le suivait négocia mal un virage et cassa sa roue avant. Alors, ce fut Greg qui s'en alla décrocher la victoire au terme d'un parcours pédestre époustouflant.
Ils sont venus — qui ne les a pas vu — et ils ont vaincu. Les Australiens étaient attendus comme le Messie. Des êtres d'une autre planète qui, dit-on, vivent la tête à l'envers. Les bruits les plus curieux couraient sur leur compte. Sur Brad Beven qui travaille sa nage en compagnie des crocodiles. Ou encore sur Greg Welsh qui avoue un chrono de 29'40" sur 10 km en fin de triathlon. On attendait pour voir et on a vu.
Fatalité
On a vu Brad Beven sortir de l'eau en tête devant Nick Croft, avec plus de cinquante mètres d'avance sur le troisième. Véritable démonstration de force : Trousset le Nordiste et Lossouarn le Parisien, pour ne citer que les moins attardés, avaient ici plus de trente secondes de retard sur les « Aussies ».
C'est alors que le sort choisissait de s'acharner sur ces athlètes dont la domination était si insolente. Première victime, Brad Beven. A l'entrée dans Sancé, à peine cinq kilomètres après qu'il se fut assis sur son vélo à roue lenticulaire, l'Australien était contraint à un arrêt prolongé — pas loin de cinq minutes — en raison d'une crevaison. Quand il repartait enfin, une vingtaine de concurrents l'avaient passé.
Nick Corf continuait donc seul. A l'entrée de Charbonnières (km 13), il comptait une minute d'avance sur son poursuivant le plus proche, Philippe Méthion, revenu du diable vauvert. Le vainqueur 88 ne passe pas pour un bon nageur mais dès qu'il s'agit d'appuyer sur les pédales, le ton monte. Hier encore, le sociétaire de Poissy était maître de ce sujet.
Alors que derrière, deux groupes de chasse tentaient de refaire l'écart, le premier « emmené » (les pelotons sont interdits) par Greg Welsh, le second par un autre Poisséen Retrain, Méthion refaisait consciencieusement son retard. Au pied de la côte de Burgy (km 20), ils étaient revenus à 45" et au sommet, seules quinze secondes séparaient les deux hommes.
La pluie s'était mise à tomber depuis quelques minutes et la descente promettait d'être spectaculaire. Elle le fut. Pour Croft davantage encore. A la sortie du bourg de Burgy, dans un virage à 90° rendu dangereux par la boue humide, l'Australien faisait un « tout droit » et finissait dans le fossé. Sans dommage pour lui. Mais la machine avait souffert. La roue avant notamment, voilée à un point tel qu'il ne lui était plus possible de continuer. Philippe Méthion était alors dans son dos et prenait la tête.
Pendant ce temps, les deux groupes de poursuivants avaient explosé dans la montée de la principale difficulté de la course. Et au retour dans Sennecé (km 35), la situation était profondément clarifiée. Avec Méthion confortablement installé en tête, suivi à 1'30" de Lossouarn, Welsh, Gavet le Nordiste et Jay l'homme de Mantes. A 2'40", étaient pointés Beven et Retrain. A 2'55", Fattori le Messin. Puis Dafflon le Mâconnais à 3'15". C'était grosso modo les positions et les écarts à la pose des vélos, à cette différence que Welsh, très rapide à quitter sa machine avait profité du passage dans le parc à vélos pur prendre quinze secondes à son groupe.
10 km en 29'43"
A ce moment-là, rien n'était joué. Car si Méthion est un excellent cycliste, il accuse encore quelques faiblesses en natation et surtout en course à pied. Quant à l'Australien, on savait que sa réputation était assise sur la troisième discipline. Alors ?...
Alors le suspense dura sept kilomètres. Le temps pour Welsh de grignoter 1'30". Nous avions sursauté en constatant que l'Australien avait repris 30" en quatre kilomètres. Étonnamment puissant et superbement bien en ligne malgré les efforts déployés pendant près d'une heure et demi, Greg le wallabie reprenait le Parisien à trois kilomètres du but, alors que les deux coureurs venaient de pénétrer sur le parcours aménagé local. Méthion s'accrochait à la foulée du nouveau leader, parvenait à maintenir son retard à une vingtaine de secondes mais sans envisager vraiment de renverser une situation que maîtrisait désormais parfaitement le petit Australien.
Comble d'insolence, il terminait la course au petit trot, passant de droite à gauche de la chaussée pour serrer quelques mains dans le public conquis. Frais comme une rose avec un chrono à faire pâlir tous ceux qui l'avaient précédés les dernières années sur ce circuit : 1h52'52".
Méthion était tout proche et terminait satisfait : « je voulais savoir où j'en étais avant les championnats du monde d'Avignon. Je suis très content de ma course cycliste. Jamais je ne me suis senti aussi bien. Par contre, je sors bien trop loin des meilleurs nageurs. Et là, c'est moins bien. Ceci dit, l'Australien a été époustouflant en course à pied. » L'hommage du meilleur Français au vainqueur du jour.
Il fallait attendre alors quelques minutes pour voir arriver le troisième, Brad Beven, le malchanceux de la première heure. Sans aucun doute le plus complet hier. Et pas le moins heureux sur la ligne alors qu'il venait de se débarrasser de son dernier rival, Gavet, il gratifia l'assistance d'un saut qui laissaità penser que s'il cultive la natation en compagnie des crocos, il doit faire de même en course à pied avec quelques kangourous de ses amis. Caïman la même chose.
Les malheurs de Sophie « Congratulations »... A l'arrivée, Sophie Delemer était l'une des premières à féliciter avec l'accent british s'il vous plaît, l'Australienne Louise Bonham. Et pourtant, l'infortunée pensionnaire du T.C. Chalon s'était payé une belle cabriole à vélo dans les esses de la descente sur Péronne... Justement à cause de la blonde « aussie ». Même si son joli minois est sérieusement marqué par le contact avec le bitume, Sophie n'est pas du genre rancunière. D'ailleurs elle reconnaissait illico son erreur : « je suis revenue trop vite et j'ai dû freiner brutalement pour éviter l'Australienne dans un virage »... Assurément, la « pétroleuse » icaunaise du V.C. Clementin, malgré son premier titre de championne de Bourgogne de cyclisme (c'était début juin à Pouillenay en Côte-d'Or), n'est pas encore rompue à l'art du salto par dessus le guidon. Toujours est-il que miss Delemer a bel et bien perdu la bagatelle de trente grosses secondes dans sa chute et certainement plusieurs petites minutes avant de retrouver sur sa machine, la bonne cadence et la pleine possession de ses moyens. Un beau lot de consolation Dès lors, la joue en feu, Sophie ne se faisait plus guère d'illusions pour la victoire. Il lui fallait désormais se contenter de la troisième marche du podium en guise de lot de consolation. Cet accessit lui donnait à postériori entière satisfaction après sa deuxième place d'Andrézieux (Loire) et avant ses rendez-vous de Vannes (un catégorie A le 23 juillet) et surtout d'Avignon, où elle participera le 6 août aux premiers championnats du Monde. Il est vrai que seules la « macadam cow-girl » de Saint-Quentin-en-Yvelines, Anne-Marie Rouchon, meilleure triathlète française du moment, et la triple championne d'Australie, Louise Bonham, s'étaient en définitive montrées meilleures que Sophie, ce dimanche au coeur du Mâconnais. La Chalonnaise d'adoption (elle est en effet native de Sens) était d'autant plus satisfaite de sa performance qu'elle était venue, sinon « en touriste », du moins dans la plus totale expectative quant à ses réelles possibilités au sein d'un peloton aussi relevé: « je ne m'étais pas spécialement entraînée pour cette épreuve qui figurait néanmoins dans mon programme de préparation pour Avignon. La course à pied, ce n'est pas encore mon truc et après la natation où je me suis laissée enfermer au départ puis piéger par un faux rythme, j'ai tenté le coup de bluff à vélo. J'avais d'ailleurs pris le risque de monter le 42x19 pour les bosses... Et voilà le résultat ! Au fait, suis-je bien amochée ? ». Difficile de se faire un prénom Si Sophie n'avait rien perdu de sa coquetterie, elle regrettait surtout d'avoir peut-être perdu l'occasion de se faire un nom et un prénom sur les bords de la Saône : « c'est rageant de se défoncer quand personne, ou presque, ne vous connaît. Sur le parcours, j'entendais des "Allez Louise, allez Louise" à tout bout de champ et moi qui suis Bourguignonne, je cravachais dans l'indifférence quasi générale. C'est sûr, une victoire m'aurait permis de gagner une certaine notoriété en triathlon. Aujourd'hui, j'ai vraiment compris ce que signifiait l'expression "ne pas être prophète en son pays". Heureusement que je n'ai pas 21 ans et que ma marge de progression est encore appréciable ». Eh oui, Sophie, il faudra peut-être que tu décroches la timbale en Avignon pour que les gens d'ici et les Bourguignons découvrent enfin que tu existes. Du haut de tes 1,66 m, tu dois te faire une raison d'autant que tu es déjà championne, une « super nana » comme seul le sport nous permet encore d'en rencontrer. Allez Sophie, un dernier petit sourire ! P. MOREAU |